Un verre de chablis chez Anne
Un portrait d’Anne Yvois, raconté par Ben
Photographie de famille
Tout a commencé par un verre de chablis, un soir d’hiver, au coin du feu dans l’un des gîtes d’Anne. Sur une photo, son père souriait et sa mère tenait des fleurs. J’ai demandé à Anne de me parler d’eux.
De fil en aiguille, elle m’a raconté l’histoire de sa famille. Elle riait par moments. À d’autres, elle s’arrêtait, le regard sur la photographie. Je ne sais plus très bien ce qui m’a gagné ce soir-là, le chablis ou l’histoire. Mais je me souviens de ce que je lui ai dit.
— Tu parles si bien de ta Bourgogne qu’on a envie de prendre la route en t’écoutant. Sur ton site, j’aimerais qu’on te rencontre d’abord. Qu’on sache qui a bâti ces gîtes, ce que tes parents t’ont transmis et pourquoi tu as tant de plaisir à recevoir des gens ici.
C’est ce soir-là que j’ai eu envie d’écrire son portrait.
Son père, Georges Yvois, était maçon. À Commissey, sa famille a tenu une entreprise de maçonnerie pendant plus de trois générations. C’est lui qui a bâti Au 19 et Chez Anne, de ses mains. En l’apprenant, j’ai regardé autour de moi. Quelques minutes plus tôt, j’avais surtout remarqué le feu et le plaisir d’être au chaud. Maintenant, je pensais à l’homme qui avait monté les murs de la pièce où nous étions assis.
Puis Anne m’a parlé de sa mère. Marguerite Bouc était institutrice. Elle lui a transmis le goût des livres et de la philosophie, et lui a laissé ses recherches sur les Yvois. C’est en reprenant ce travail qu’Anne me parle d’une cousine de la famille, Henriette Virginie Yvois. Plus d’un siècle les sépare. Et voilà que, par la voix d’Anne, j’apprends où Henriette aurait pu recevoir une lettre à vingt et un ans.
Pour retrouver cette adresse, le travail de Marguerite nous fait passer par Vézannes, le village d’où venait Modeste Yvois, le père d’Henriette. On retrouve ensuite la famille à Paris. Henriette y naît en 1889. Sa mère, Marie Anna Willems, venait de Bruxelles.
Sur la carte postale, Jeanne d’Arc domine la place, à cheval. Un peu plus haut dans la rue, il y a le 5, rue des Pyramides. Je me demande si Henriette levait parfois les yeux vers la statue en rentrant chez elle. Lui avait-elle donné, un jour, le goût de l’aventure ? Peut-être passait-elle devant sans y penser. C’est moi qui m’arrête devant cette image, plus d’un siècle après, et qui voudrais lui poser la question.
Le village d’origine de Modeste Yvois. Situer Vézannes sur la carte ↗
Carte postale ancienne · Paris 1900 / L’Art Nouveau Source ↗
En février 1911, une jeune Française donne cette adresse dans une petite annonce du New York Herald. Elle cherche une place de femme de chambre auprès d’une famille étrangère, dit parler anglais et avoir vingt-cinq ans. Le même numéro figure dans les papiers de voyage d’Henriette. Si l’annonce est bien d’elle, elle s’est donné quatre ans de plus. Tout en bas, il est précisé qu’il faut écrire à madame Yvois. J’aimerais savoir si, un matin, Marie Anna a eu une lettre à remettre à sa fille.
Quelques semaines plus tard, Henriette traverse l’Atlantique avec William Harbeck, un cinéaste américain en route vers Seattle. Elle a vingt et un ans. Je repense à ce que je connaissais du monde à cet âge-là, et je l’admire. Quand elle revient en Europe sur le Lusitania, un mot figure à côté de son nom dans le registre des passagers : actrice. Entre la petite annonce et ce mot, il y a presque un an. De tout ce que les recherches de Marguerite permettent de retrouver, c’est cette année-là que j’aimerais le plus entendre Henriette raconter.
Identification incertaine · photographie fournie
New York Herald, édition européenne · Encyclopedia Titanica Source ↗
Le Titanic vient ensuite. Tout le monde connaît le destin du paquebot. Sur la photographie, pourtant, il quitte Southampton. Henriette a vingt-deux ans. Elle connaît déjà le chemin de l’Atlantique et le reprend pour la troisième fois.
10 avril 1912 · Wikimedia Commons Source ↗
Le rapport final de l’enquête britannique compte 80 femmes sauvées sur les 93 qui voyageaient en deuxième classe. Plusieurs canots ont été mis à l’eau loin d’être pleins. J’ai cherché à savoir si Henriette avait pu s’approcher de l’un d’eux. Les témoignages que j’ai lus ne me disent pas où elle était. Des survivants se souvenaient de la musique. Alors, un instant, je l’imagine sur le pont, assez près des musiciens pour les entendre. Une dernière traversée en musique.
Après le naufrage, les recherches nous ramènent à Marie Anna. Elle saisit la justice contre la compagnie du paquebot. Sa demande est écartée pour une question de procédure. Je reviens alors au bas de la petite annonce. Deux ans plus tôt, c’était à cette mère qu’il fallait écrire pour proposer du travail à sa fille. Cette fois, c’est elle qui fait inscrire de nouveau le nom d’Henriette.
J’ai reposé la carte postale. Anne avait encore une photo à me montrer. Sur les marches, une équipe de cinéma s’était rassemblée. Anne était régisseuse sur Le Jour J, le film de Claude Zidi Junior. Une partie de l’équipe séjournait dans les gîtes. Le jour, on tournait une histoire située à la veille du Débarquement. Le soir, certains rentraient dormir entre les murs bâtis par Georges. Cette photo-là, je pouvais la poser devant Anne et lui demander ce qu’il y avait hors du cadre. J’ai repris mon verre. La soirée était loin d’être finie.
Le Jour J, réalisé par Claude Zidi Junior · photo fournie
Ce soir-là, Anne m’a parlé de sa famille et de sa Bourgogne avec la même passion. En l’écoutant, j’ai eu envie de faire ce que je vous propose maintenant : sortir du gîte, aller jusqu’au lavoir de Commissey, puis suivre le canal ou prendre la route de Tanlay. Elle m’avait donné assez d’histoires pour regarder les lieux autrement, et assez de curiosité pour aller voir par moi-même.
Je vous souhaite un bon séjour chez les Yvois. Si vous avez l’occasion de goûter à l’une des tartes d’Anne, j’espère que vous m’en direz des nouvelles. Et pour la Bourgogne, je vous souhaite de belles découvertes, sans modération. Sauf pour le chablis, bien sûr.
Ben
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